Les militants LGBT américains organisent le week-end prochain une grande marche sur Washington, intitulée National Equality March. Son mot d’ordre est simple : l’égalité pour les personnes LGBT, dans toutes les affaires relevant du droit civil. Le programme des prises de parole, la popularité de la page Facebook de l’événement et la mobilisation de très nombreuses associations sont de bon augure. Ce rendez-vous militant a toutes les chances de rencontrer le succès.
Samedi, Barack Obama prendra la parole devant les militants LGBT, dans le cadre du dîner annuel d’HRC (Human Rights Campaign) à Washington.
Le militant LGBT Cleve Jones – le Cleve Jones dont le rôle est interprété par Emile Hirsch dans le film Milk de Gus Van Sant – a invité Barack Obama à se joindre à la marche elle-même. On ne connait pas encore sa réponse, mais un tournoi de golf à San Francisco est inscrit à son agenda à la même date. Cleve Jones s’exprime ainsi dans sa lettre au président :
"Je compare notre National Equality March à la marche des droits civiques de 1963. Martin Luther King avait un rêve. Nous avons aussi un rêve. Nous partageons son attachement à la dignité et à l’égalité de tous, ainsi que son engagement pour la non violence. Et nous partageons sa foi en la victoire de la justice."
Le militant LGBT Michelangelo Signorile a expliqué dans The Advocate les raisons de sa mobilisation. Sa tribune se termine ainsi :
"En 1963, beaucoup d’Afro-américains de tout le pays, parmi lesquels beaucoup de pauvres qui avaient peu de moyens pour voyager, ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour se rendre à Washington. Le moment était juste, et historique. Pour nous, ce moment est venu."
La référence à la marche des droits civiques de 1963 a du sens. L’Amérique dont John Fitzgerald Kennedy est devenu président en 1961 connaissait la ségrégation raciale. Pour accompagner le mouvement pour les droits civiques, les militants afro-américains ont décidé d’organiser, le mercredi 28 août 1963, une "March on Washington for Jobs and Freedom". Cette marche était coordonnée par Bayard Rustin, un proche de Martin Luther King, démocrate afro-américain homosexuel, qui a d’ailleurs poursuivi ses combats pour les droits des personnes LGBT jusqu’à sa mort en 1987.
Entre 200 et 300 000 manifestants ont participé à la marche des droits civiques de 1963. C’est deux fois moins qu’une marche des fiertés LGBT réussie à Paris aujourd’hui. Mais l’instant a marqué l’histoire. C’est là que Martin Luther King a prononcé son fameux "I have a dream". Le mouvement militant était entré en résonance avec la société. JFK a été assassiné trois mois plus tard. C’est donc son successeur, le démocrate Lyndon Johnson, qui a signé le Civil Rights Act (prohibition des discriminations) en 1964 et le Voting Rights Act (prohibition des restrictions au droit de vote) en 1965.
Barack Obama sera-t-il aux personnes LGBT ce que JFK et Johnson furent aux Afro-américains cinquante ans plus tôt ?
Barack Obama a su prendre la parole en faveur des droits des personnes LGBT, comme aucun président des Etats-Unis ne l’avait jamais fait. La troisième phrase qu’il a prononcée après son élection, le 4 novembre 2008 à Chicago, fait une place aux gays : "[cette soirée] est la réponse donnée par les jeunes et les vieux, les riches et les pauvres, les démocrates et les républicains, les noirs, les blancs, les latinos, les asiatiques, les natifs-américains, les gays, les hétéros, les handicapés et ceux qui ne le sont pas."
Le 30 juin dernier à la Maison Blanche, à l’occasion des 40 ans des émeutes de Stonewall, il a pris la parole devant les militants LGBT américains. Un exercice spectaculaire, qui commence par l’énumération de ses collaborateurs LGBT, qui se poursuit par un état des lieux soigneusement ciselé des droits des personnes LGBT aux Etats-Unis, et qui se termine par un récit vibrant des émeutes de Christopher Street. Toujours dans l’ordre du symbole, le 30 juillet dernier, il a procédé à la remise posthume de la médaille de la liberté à Harvey Milk.
Christopher Park NYC - Monument érigé à la mémoire des émeutes de Stonewall (©DM-2009)
Mais les réformes ne vont pas aussi vite qu’on pourrait l’espérer. L’administration Obama a procédé à la signature de la déclaration internationale contre la pénalisation de l’homosexualité. Elle travaille sur l’ouverture de ses frontières aux séropositifs. Elle prépare une loi contre les crimes de haine, dans la poursuite de la campagne pour le Matthew Shepard Act. Elle prépare une loi contre les discriminations dans l’emploi. Elle a annoncé la fin de la doctrine militaire Don’t Ask, Don’t Tell. Elle remet en cause tant bien que mal le Defense of Marriage Act, loi fédérale votée en 1996, réservant le mariage aux hétérosexuels. Mais elle n’ira pas, par exemple, jusqu’à obtenir au niveau fédéral l’ouverture du mariage aux couples de même sexe et la reconnaissance de l’homoparentalité.
"La victoire revient à celui qui tient le dernier quart d’heure" (Carl von Clausewitz)
Les militants LGBT américains organisent donc cette National Equality March en ce moment très singulier qui voit leur président s’engager sur des principes et tarder sur les réalisations. C’est au moment où les choses deviennent possibles que ceux qui les souhaitent donnent leur maximum pour les obtenir, après les avoir longtemps rêvées.
Aux Etats-Unis, pour les militants LGBT, la victoire de Barack Obama n’était qu’une épreuve de sélection. La vraie bataille se joue maintenant. Il y a une leçon à en tirer. Certes, les militants LGBT français font face à un gouvernement hostile à leurs revendications depuis plus de 7 ans. Ils attendent donc une victoire à l’élection présidentielle d’un-e candidat-e capable de mener la bataille contre les discriminations et pour l’égalité des droits. Mais l’histoire ne s’arrêtera pas là. Lorsque les choses deviendront possibles, les militants devront se mobiliser encore davantage, multiplier les actions, être toujours plus exigeants, pour voir leurs rêves se réaliser.
Le 15 octobre prochain, les députés français débattront d’une proposition de loi présentée par les socialistes, fixant les modalités d’organisation des référendums d’initiative populaire. Ces référendums sont théoriquement possibles, depuis la modification de la Constitution voulue par Nicolas Sarkozy. Mais les textes d’application n’ont pas encore été examinés. Le président UMP de l’Assemblée nationale a assuré qu’ils le seraient d’ici fin juin 2010. Soyons vigilants. Le jour où il sera possible, en France, en recueillant suffisamment de signatures, de soumettre un texte à un référendum, les militants LGBT auront à leur disposition un nouvel outil. Peut-être, alors, que les choses deviendront possibles. Et peut-être, alors, qu’une mobilisation nationale de grande ampleur en faveur des droits des personnes LGBT conduira à l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, et à la reconnaissance de l’homoparentalité.
Gilles Bon-Maury


