La France a peur. Du moins une partie, a priori non négligeable, à écouter le Président de la République lors de son discours du 12 novembre dans la Drôme. "Ceux qui ne veulent pas de ce débat, c'est parce qu'ils en ont peur. S'ils ont peur de l'identité nationale française, c'est parce qu'ils ne la connaissent pas !" Est-ce ainsi que doivent être considérés citoyennes et citoyens de ce pays quand on en est le Président ? Cette "peur" est-elle à l’égard du sujet "identité nationale" ou du débat et de ses risques qu’il porte intrinsèquement ?
Se poser des questions sur son identité, en tant qu’individu, semble tout à fait naturel et acceptable pour soi, voire même pour les autres. Qui ne s’est jamais pris de quelques maux de tête en se laissant aller à des considérations métaphysiques "qui suis-je", "où vais-je" et "dans quel état…" ?
Seulement voilà : ces questions ne se posent pas une fois pour toutes si l’on accepte par essence que notre identité n’est pas figée mais évolutive. Il ne s’agit pas de dire que je peux passer d’une identité à l’autre, totalement opposées, du jour au lendemain. Mais sa construction est infinie, dès lors qu’elle s’appuie petit à petit sur un socle évolutif nourri de l’histoire individuelle, des rencontres, des actes… et de l’histoire collective dite nationale.
Lorsqu’une femme acquiert le droit de vote en France en 1944, son identité en tant qu’être de sexe féminin prend une toute autre dimension : celle à qui on ne reconnaissait pas le droit de cité développe petit à petit, génération après génération, une véritable indépendance de la pensée, ou plutôt une véritable liberté de penser. Et la juste émancipation qui s’en est suivie lui a permis de disposer librement de son corps, contribuant encore un peu plus à l’éclosion d’une identité en perpétuelle découverte. Qu’en est-il de ce fonctionnement économique aujourd’hui qui fait la part belle au temps partiel largement occupé par les femmes, et de ces réorganisations territoriales limitant progressivement le nombre de centres IVG ?
Il en va de la responsabilité des acteurs économiques et des représentants de la Nation, quant au respect et à la libre évolution de ces identités-là.
Lorsqu’un enfant, différent des autres en raison d’une déficience physique ou mentale, peut enfin suivre des cours avec ces autres enfants, dans une même classe et avec un même professeur, jouer dans une même cour et manger à une même table, quel chemin parcouru pour enfin reconnaître la place de cette identité au sein de notre société ! Solidarité ? Ce mot sous-entend parfois, à tort, qu’il s’agirait de dispositifs transitoires, limités dans le temps. Qu’en est-il alors de ces métiers d’auxiliaires de vie scolaire mis en place comme des postes précaires, comme si le handicap n’allait toucher qu’une seule génération ? Qu’en est-il de ces établissements publics scolaires à étages sans ascenseurs et dont on n’est même pas certain de leur mise en accessibilité d’ici 2015 ?
Il en va de la responsabilité des représentants de notre Nation, quant au respect et à la libre circulation de ces identités-là.
Lorsqu’un homme n’est plus considéré aux yeux de la loi comme malade mental en 1982 quand il sait que son intimité ne peut être partagée qu’avec un autre homme, on lui reconnaît enfin le droit de vivre tel qu’il est, en son for intérieur, après tant de persécutions et d’humiliations. Progressivement, cet homme conçoit même de vivre en couple. Mais s’il lui prend l’envie, donc sans aucune obligation, d’unir sa vie à celle d’un autre civilement, s’il lui prend l’envie d’être parent comme d’autres hommes, on lui oppose une fin de non recevoir, en refusant cette identité comme compatible avec l’idée de couple ou de parent. Qu’en est-il de notre histoire nationale si attachée à la déclaration universelle des Droits de l’Homme ?
Il en va de la responsabilité des représentants de notre Nation, quant au respect et à la libre détermination de ces identités-là.
Alors plutôt que de parler d’identité nationale, en opposant les peureux aux fiers courageux, les identifiés par la Nation aux non identifiables, je préfère parler des identités qui forment et dessinent cette Nation. Ces identités que l’on oppose, que l’on contraint ou que l’on refuse, celles qui enrichissent et alimentent tant les nôtres : sans elles, point d’individus ; sans eux, point de Nation !
Il en va aussi de notre responsabilité citoyenne, quant au respect de ces identités-là…
"Même pas peur !"
David Malgrain


